Bonneval

 

MEDICINA.ET.HISTORIA  (André J. Fabre, MD)LES TROIS VIES DU COMTE DE BONNEVAL ALIAS OSMAN PACHA (1675-1747)

 

LES TROIS VIES DU COMTE DE BONNEVAL ALIAS OSMAN PACHA (1675-1747)

André-Julien Fabre *

 

Aristocrate limousin du XVIIIème siècle le comte Claude-Alexandre de Bonneval a eu une destinée hors du commun puisqu'il a pu mener trois vies successives : officier français sous le règne de Louis XIV, " Major-General" avec le prince Eugène de Savoie et Pacha ottoman à Constantinople

            Sur chacune de ces vies miroitent d'innombrables facettes :

·         soldat de métier, bretteur redoutable mais aussi agitateur politique

·         grand voyageur d'Europe et d'Orient, ami éclectique dont les liens vont de Casanova à Fénelon en passant par Montesquieu et Leibniz, mais aussi époux …aventureux

·         apostat changeant de patrie et de religion au gré de sa carrière mais aussi transgresseur de conventions coupant tout lien avec ses attaches

Le plus étonnant reste la personnalité de Bonneval, pour le moins versatile, puisqu'il change, au gré des saisons, de pays, de drapeau ou d'amour. On parlerait volontiers ici d'instabilité caractérielle et nous reviendrons sur ce point : cet homme qui avait tout reçu de la vie : intelligence, gloire et beauté entreprend sans cesse, réussit presque toujours mais ne persévère jamais.

Avant de tenter l'analyse psychiatrique de ce personnage flamboyant, nous voudrions résumer sa vie que les "Mémoires du comte de Bonneval" ont rendu célèbre en trois actes principaux:

 

1er acte : Bonneval Officier des Gardes dans l'Armée française

 

Claude-Alexandre de Bonneval était né le 14 juillet 1675, dans un château de la haute aristocratie du Limousin[i] [ii].[iii] C'était le troisième et dernier fils du marquis Jean-François de Bonneval et de Claude de Monceaux.

Dès l'âge de treize ans[iv], engagé dans les gardes marines, il témoigne d'une personnalité hors du commun : au cours d'une revue de ses troupes, le marquis de Seignelay, ministre de la marine[v], voulut réformer une recrue aussi jeune mais Bonneval riposta fièrement : "On ne casse pas un homme de mon nom". Ce à quoi, le ministre, homme d'esprit, répondit : "N’importe, monsieur, le roi casse le garde de la marine, mais le fait enseigne de vaisseau".

C'est alors la "Guerre de neuf ans" entre la France[vi] et la coalition anglo-germanique. Bonneval se distingue, sous les ordres de l'amiral de Tourville[vii], protecteur de sa famille, aux combats de La Hougue (1692). Une liaison voyante avec la femme d"un supérieur motive la mutation de Bonneval à Toulon mais survient une première "affaire d’honneur" (il en aura bien d'autres…) Bonneval défie en duel un officier qui avait eu l'imprudence de le traiter d'enfant et le blesse sérieusement. Il ne reste plus à Bonneval persuadé d'être la victime de machinations ourdies contre lui par le ministre de la Marine[viii], qu'à quitter la "Royale" pour devenir officier des gardes.

C'est alors la guerre de Succession d'Espagne[ix] et Bonneval part en 1701 faire la guerre en Italie sous les ordres du maréchal de Catinat puis du maréchal de Villeroi : il y multiplie les actions d'éclat mais, une fois de plus , va donner les mesures de la fierté ombrageuse dont il fera preuve toute sa vie : le ministre de la guerre de cette époque, Michel Chamillart, lui ayant demandé quelques explications sur ses "dépenses de campagne"[x] reçut de Bonneval une lettre se terminant par ces mots : "Je ne croyais pas qu’une dépense, faite avec le consentement et l’approbation de Monseigneur le duc de Vendôme, fût sujette à la révision des gens de plume, et plutôt que de m’y soumettre, je la payera moi-même."

La réponse du ministre de Louis XIV fut cinglante : "Monsieur, j’ai reçu la lettre que vous avez pris la peine de m’écrire au sujet des comptes du Biélois : si la somme avait été véritablement employée, vous n’offririez pas d’en faire le remboursement à vos dépenses; et, comme vous n’êtes pas assez grand seigneur pour faire des présents au roi, il me paraît que vous ne voulez éviter de comptez avec les gens de plume que parce qu’ils savent trop bien compter."

La réponse de Bonneval fut un chef d'œuvre d'insolence : "Monsieur, j’ai reçu la lettre que vous avez pris la peine de m’écrire, où vous me mandez que je crains les gens de plume parce qu’ils savent trop bien compter. Je dois vous apprendre que la grande noblesse du royaume sacrifie volontiers sa vie et ses biens pour le service du roi, mais que nous ne lui devons rien contre notre honneur; ainsi, si dans le terme de trois mois je ne reçois pas une satisfaction raisonnable sur l’affront que vous me faites, j’irai au service de l’Empereur[xi], où tous les ministres sont gens de qualité et savent comment il faut traiter leurs semblables."

            Il ne restait plus à Bonneval qu'à quitter l'armée, mais son incartade allait lui coûter cher : il est jugé comme déserteur et son effigie est exposée en pilori place de Grève…

 

2eme acte : Bonneval au service de l'Autriche

 

Pendant deux années, de 1704 à 1706, Bonneval va voyager. Le voilà qui arrive à Venise dont il parle longuement dans ses "Mémoires". Il y rencontre un autre grand seigneur aigri, le général de Langallerie et tous deux décident alors en passant au service de l'Autriche, de changer de camp.

Nous sommes en 1706, le "Feld-Marechal" et prince Eugène de Savoie, heureux d'accueillir Bonneval dans les rangs de l'Autriche, va faire de lui son protégé, et même plus, son ami.

Bonneval devenu l’un des premiers lieutenants du prince va se distinguer dans la guerre de Succession où la coalition Angleterre-Prusse-Autriche-Piémont s'oppose aux forces de la France et de l'Espagne : ce sont les campagnes du Danube en 1704, de Turin (1706) et de Lille (1708).

Toujours combattant sa propre patrie mais devenu "général major", Bonneval, en 1709, à la bataille de Malplaquet, est amené, par un singulier hasard, à sauver la vie d'un ennemi qui n'était autre que César-Phébus de Bonneval, son propre frère.

Hors des champs de bataille, Bonneval ne perd rien de ses coutumes belliqueuses : il multiplie les duels pour des motifs souvent futiles ou pour le moins surprenants ainsi lorsqu'il prend à partie un général prussien coupable, selon lui, d'avoir tenu des propos offensants sur le roi de France, le pays contre lequel il combattait...

Dans le même temps, Bonneval multiplie avec un art consommé du contraste, les rencontres avec tout ce que l'Europe compte en "beaux esprits" : cela va, entre autres, de Fénelon[xii]  à Leibniz[xiii]  et de Voltaire[xiv] à Montesquieu[xv] [xvi] .

Sa carrière atteint un apogée en 1715, au moment où survient  la guerre entre l'Autriche et la Turquie. Accompagnant en Hongrie le prince Eugène, il s'y couvre de gloire. L'année suivante, sa conduite en Serbie, à la bataille de Petrovaradin, va rester mémorable. Il résiste une heure entière à la tête de son régiment, avant d'être évacué à l'arrière, grièvement blessé d’un coup de lance. Il en gardera la trace toute sa vie en portant une plaque en argent sur le ventre.

L'opinion publique française, informée des hauts faits de Bonneval en fait son héros. Le poète Jean-Baptiste Rousseau compose une ode qui va rendre Bonneval célèbre:

"Quel est ce nouvel Alcide

Qui seul, entouré de morts

De cette foule homicide 

Arrête tous les efforts ?

A peine un fer détestable

Ouvre son flanc redoutable,

Son sang est déjà payé."

Informé de sa popularité grandissante, Bonneval n'a dès lors qu'une envie : retourner en France et faire annuler la condamnation encourue naguère comme déserteur. L'affaire fut rapidement menée : Louis XIV était mort et le Régent n'avait aucune hostilité pour Bonneval, leurs principes s’accordaient sans peine et il y avait près du Duc d'Orléans un autre Limousin bien connu de Bonneval, l'abbé Dubois qu'on ne sera pas étonné de trouver ici.

Malgré les réticences féroces de Saint Simon[xvii], le conseil de Régence opte en faveur de Bonneval et celui-ci après avoir obtenu de l'empereur d'Autriche un congé de trois mois, rentre en France pour obtenir la levée de sa condamnation.

L’entérinement des lettres de grâce donna lieu le 5 février 1717 à une cérémonie solennelle au Parlement : Bonneval y fut reçu avec les honneurs dus à son rang, bien plus, au lieu d'une sellette comme il en était d'usage, le Premier Président lui fit donner, en raison de la blessure et de la célèbre plaque d'argent[xviii], un coussin de velours pour s'y agenouiller.

Bonneval avait alors 42 ans, il lui restait à fonder une famille : sa mère lui trouva une héritière, Judith de Gontaut-Biron, une des 26 enfants (!) du Maréchal-Duc de Biron, un des proches du Régent. Judith[xix] tomba follement amoureuse du bel aventurier  Le 7 mars 1717, le mariage est célébré mais, dix jours après, Bonneval avait déjà regagné l'Autriche et son armée. Quelques mois plus tard, nouveau succès triomphal pour Bonneval : la ville de Belgrade est reprise aux Turcs.

La Roche Tarpéienne était cependant proche du Capitole : Bonneval, malgré les conseils avisés de sa femme qui lui écrivait " Quand nos amis deviennent nos ennemis, je les crois les plus dangereux"[xx], se livre à quelques sarcasmes sur les liaisons amoureuses du prince Eugène[xxi] : il en vient à se brouiller avec son bienfaiteur. L'affaire s'envenime au point d'obliger Bonneval à quitter l'Autriche pour rejoindre à Bruxelles le corps d'armée dont il était général mais, là dessus, survient une nouvelle affaire, très grave cette fois où  Bonneval va une fois de plus montrer son étonnante virtuosité à amonceler les obstacles autant qu'à les franchir… En 1724, le marquis de Prié[xxii] était gouverneur de la province des Pays Bas et c'est à ce puissant personnage que Bonneval va chercher querelle pour des propos jugés calomnieux à l'encontre la reine d’Espagne[xxiii].

Le prince Eugène ne pouvait, malgré sa sympathie envers Bonneval, faire autre chose que lui donner tort : il le condamna à cinq ans de prison en lui supprimant tout emploi mais le fougueux Bonneval s'enfuit de la forteresse de Spielberg[xxiv] où il était prisonnier pour se réfugier, une fois de plus, à Venise.

A Venise, Bonneval retrouve la vie brillante qu'il y avait déjà connue allant de réceptions en fêtes. Les "Mémoires" en font largement le récit et c'est là qu'il rencontre, entre autres personnages célèbres, Montesquieu qui visitait alors l'Italie.

En fait, Bonneval cherchait désespérément une issue à ses aventures. A court de ressources, il lui faut, en 1729, quitter Venise et repartir à l'aventure : "Quand je quittai Venise, disait-il plus tard en conversation et de ce ton original qui était le sien, la soupe avait mangé la vaisselle; et, si la nation juive m’eût offert le commandement de cinquante mille hommes, j’aurais été faire le siège de Jérusalem[xxv]". Il fuit vers l'Est mais, arrivé à Sarajevo, le piège se referme : Bonneval est arrêté et va rester 14 mois en prison. Menacé d'être livré aux Autrichiens, il ne lui reste plus que la solution du désespoir : passer, cette fois encore, à l'ennemi mais cette fois en abjurant sa religion, c'est-à-dire se convertissant à l'Islam…

           

 

 

3ème acte : Bonneval se convertit à l'Islam

 

            Voltaire, fasciné par le "retournement" de Bonneval y fait de nombreuses allusions, ainsi, ce récit extrait des Commentaires[xxvi] : "Lamira (c’était le domestique), m’ayant lu cet écrit, me dit : Monsieur le Comte, ces Turcs ne sont pas si sots qu’on le dit à Vienne, à Rome et à Paris.... Je lui répondis que je sentais un mouvement de Grâce turque intérieur, et que ce mouvement consistait dans la ferme espérance de donner sur les oreilles au prince Eugène, quand je commanderais quelques bataillons turcs. Aucun saint, avant moi, n’avait été livré à la discrétion du prince Eugène. Je sentais qu’il y avait une espèce de ridicule à me faire circoncire; mais on m’assura bientôt qu’on m’épargnerait cette opération en faveur de mon âge. Le ridicule de changer de religion ne laissait pas encore de m’arrêter: il est vrai que j’ai toujours pensé qu’il est fort indifférent à Dieu qu’on soit musulman, ou chrétien, ou juif, ou guèbre[xxvii]: j’ai toujours eu sur ce point l’opinion du duc d’Orléans régent, des ducs de Vendôme, de mon cher marquis de La Fare, de l’abbé de Chaulieu, et de tous les honnêtes gens avec qui j’ai passé ma vie. Je savais bien que le prince Eugène pensait comme moi, et qu’il en aurait fait autant à ma place; enfin il fallait perdre ma tête, ou la couvrir d’un turban. Je confiai ma perplexité à Lamira, qui était mon domestique, mon interprète, et que vous avez vu depuis en France avec Saïd-Effendi. il m’amena un iman qui était plus instruit que les Turcs ne le sont d’ordinaire. Lamira me présenta à lui comme un catéchumène fort irrésolu. Voici ce que ce bon prêtre lui dicta en ma présence; Lamira le traduisit en français; je le conserverai toute ma vie."

Et Voltaire d'ajouter perfidement dans une de ses lettres[xxviii] : "Tout ce qui m’étonne, c’est qu’ayant été exilé dans l’Asie Mineure, il n’alla pas servir le Sophi de Perse, Thamas Kouli-Khan; il aurait pu avoir le plaisir d’aller à la Chine, en se brouillant successivement avec tous les ministres: sa tête me paraît avoir eu plus besoin de cervelle que d’un turban".

Constantinople où finit par arriver Bonneval fait l'objet , dans le tome II des "Mémoires" d'une longue et enchanteresse description mais les premiers temps furent difficiles malgré l'appui qu'il reçut du grand Vizir.

Ayant reçu la chargé d’instruire et de commander le corps des Artilleurs (les "Bombardiers"), Bonneval avait de grands projets pour moderniser l'armée turque mais il avait compté sans l'inertie de la "Porte"[xxix] et de l'entourage du sultan.

Bonneval allait, à la même époque, tenter de s'insérer dans le jeu diplomatique de la Turquie : il conseille au sultan à s'allier à la France contre la Russie, mais, de Versailles, le duc de Noailles fit savoir qu'il refusait toute offre de service.

Sur ce, un nouveau revers de fortune survient : l'entrée en disgrâce du Grand vizir. Bonneval est alors envoyé en mission dans les régions les plus lointaines de l'Empire ottoman . L'expédition allait durer six mois pendant lesquels Bonneval va parcourir tout l'Orient, de Petra à Jérusalem et même, La Mecque[xxx].

Il apparaissait clairement que sa situation devenait chaque jour plus précaire mais en 1730, nouveau coup de théâtre comme il y en a eu tant dans la vie de Bonneval : le sultan Ahmed III, désavoué  par les janissaires, abdique en faveur de son neveu Mahmoud Ier.

Voilà Bonneval élevé à de nouvelles dignités : il devient Grand Maître de l'Artillerie, gouverneur de Caramanie[xxxi], de l'Arabie Pétrée[xxxii], de l'Ile de Chio et, sous le nom d'Achmet (ou Osman) Pacha, "pacha à trois queues"[xxxiii].

Il vit alors dans un palais à Scutari, l'endroit le plus aristocratique de Constantinople. Nous avons de lui à cette époque un magnifique portrait dû à Jean-Étienne Liotard [xxxiv] qui le représente en tenue d'apparat coiffé du turban et portant la barbe.

Mais, après l'apogée, nouveau coup du sort : en 1738 éclate la "Révolte des Bombardiers" qui va obliger Bonneval à s'exiler. il n'en réapparaît pas moins l'année suivante, à la tête d'une armée turque remportant, contre les Autrichiens sa dernière victoire à Nis en Bosnie.

Bonneval ne tarde pas à retrouver sa vie fastueuse à Constantinople où il reçoit de nombreuses visites, entre autres, en 1742, celle du… Chevalier de Seingalt que nous connaissons mieux sous le nom de Casanova. Il faudrait citer tout entier le long récit que fait Casanova dans ses Mémoires[xxxv] "Le lendemain de mon arrivée, [à Péra, le quartier européen de Constantinople] je me fis conduire chez Osman Pacha de Caramanie, nom que portait le comte de Bonneval depuis qu'il avait pris le turban…Je fus introduit dans un appartement au rez-de-chaussée, meublé à la française, où je vis un gros seigneur âgé, vêtu à la française, qui, dès que je parus, se leva, vint au-devant de moi d’un air riant, en me demandant ce qu’il pouvait faire à Constantinople pour le recommandé d’un cardinal de l’Église qu'il ne pouvait plus appeler sa mère. [Après quelques premières politesses, Casanova explique que c'était pour lui une chance singulière de rencontrer celui qui avait attiré l'attention de l'Europe entière]. Après quelques réflexions philosophiques sur le bonheur d’être jeune et de courir le monde avec insouciance Bonneval se leva en disant qu’il voulait lui faire voir sa bibliothèque. "Je le suivis au travers du jardin, et nous entrâmes dans une chambre garnie d’armoires grillées, et derrière le treillis de fil de fer on voyait des rideaux: derrière ces rideaux devaient se trouver les livres. Tirant une clef de sa poche, il ouvre; et, au lieu d’in-folios, je vois des rangées de bouteilles des meilleurs vins, et nous nous mîmes tous deux à rire de grand cœur. C’est là, me dit le pacha, ma bibliothèque et mon harem; car, étant vieux, les femmes abrégeraient ma vie, tandis que le bon vin[xxxvi] ne peut que me la conserver, ou du moins me la rendre plus agréable. "

En fait, à Constantinople, Bonneval rongeait son frein mais il put cependant réaliser son grand projet d'ouvrir à Constantinople une école d’ingénieurs pour y former des spécialistes en artillerie[xxxvii].

 La guerre austro-turque prenant fin en 1739[xxxviii], il ne reste plus à Bonneval, vieillissant, que préparer, par une ultime volte-face, son retour au pays natal : il envisage même, dans une première étape, de se rendre à Rome pour demander asile au pape. Ce projet  ne sera jamais réalisé car Bonneval meurt le 23 mars 1747. Il avait alors 72 ans.

On ne sera pas surpris que, par une ultime volte-face, Bonneval ait voulu mourir dans la foi de son enfance, muni des sacrements de l'Eglise qu'il avait abjurée… Voici les détails que nous livre Mme de Créquy dans ses Mémoires[xxxix] des récits de l'abbé Delille[xl] sur la fin de Bonneval :

"Ainsi que Voltaire, il aurait pourtant voulu mourir dans la religion de son père et de son pays. Il avait écrit à l'Ambassadeur de France qu'il n'avait jamais cessé de rester chrétien dans le fond de son cœur, et qu'il le suppliait de lui envoyer un de ses aumôniers pour l'entendre en confession, pour l'absoudre, enfin pour témoigner de son repentir, en réparation du scandale qu'il avait donné à la chrétienté, de la douleur qu'il avait causée dans sa famille, et de l'insulte qu'il avait faite à la noblesse française. M. de Peyssonnel, premier secrétaire de notre ambassade, avait pris sur lui d'aller visiter ce renégat, et l'avait trouvé qui répétait dans l'ardeur de la fièvre et sombrement, ces vers de Malherbe[xli] :

N'espérons plus, mon âme, aux promesses du monde ;

Son éclat n'est qu'un verre, et sa faveur une onde

Que toujours quelque vent empêche de calmer.

Quittons les vanités, lassons-nous de les suivre ;

C'est Dieu qui nous fait vivre,

C'est Dieu qu'il faut aimer !

Ainsi que Voltaire, étendu sur son lit de mort et son lit de justice, en présence de Dieu, Achmet Pacha fut circonvenu par des familiers impies. On l'enveloppa dans le réseau d'iniquité qu'il avait ourdi. Soliman-Bey, renégat milanais et fils adoptif de M. de Bonneval, eut soin d'empêcher qu'il ne put communiquer avec aucun de nos compatriotes. Il envoya chercher l'Iman de la mosquée voisine, et Dieu sait quelles ont été les dernières pensées de ce malheureux apostat : c'est un secret entre la Providence et le tombeau."

Le tombeau de Bonneval est toujours visible au Tekké (couvent) des Derviches Tourneurs de Péra[xlii], tout près du palais de Suède. On y a gravé cette inscription : "Dieu est permanent; que Dieu, glorieux et grand auprès des vrais croyants, donne paix au défunt Achmet Pacha, chef des bombardiers, l’an de l’hégire 1160 (1747)"[xliii].[xliv]..

 

COMMENTAIRES

 

On connaît le mot de Saint Simon sur Bonneval : "C’était un cadet de fort bonne maison, avec beaucoup de talents pour la guerre, et beaucoup d’esprit fort orné de lecture, bien disant, éloquent, avec du tour et de la grâce, fort gueux, fort dépensier, extrêmement débauché et fort pillard."

Tout y est dit ou presque mais, à la vérité, malgré la masse de documents qui nous sont parvenus, le "cas Bonneval" reste une énigme.

D'où vient ce goût immodéré pour les paradoxes et la provocation ?

Et, surtout, comment expliquer cette vie vouée tout entière aux revirements et aux volte-face ?

·         1698 : Bonneval, persuadé d'être victime de machinations ourdies contre lui par le ministre de la Marine démissionne de la "Royale".

·         1701 : première désertion consécutive à un échange de lettres acerbes avec le ministre de la Guerre.

·         1709 : Duel (après bien d'autres…) avec un général prussien coupable d'avoir tenu des propos offensant la France… pays contre lequel il mène le combat depuis plusieurs années et son roi.

·         1723 Brouille avec le prince Eugène de Savoie, son bienfaiteur.

·         1724 Affrontement spectaculaire avec le gouverneur de la province des Pays-Bas, coupable, aux yeux de Bonneval d'avoir tenu des propos jugés offensants sur la reine d'Espagne.

·         Nouvelle désertion : Bonneval, désavoué par l'Empereur d'Autriche, plutôt que se soumettre s'enfuit à Venise en laissant une lettre insolente de démission.

·         1730 : Nouvelle volte-face : Bonneval quitte Venise et, arrivé aux frontières de l'Empire ottoman, décide de passer chez les Turcs en abjurant sa chrétienté

·         1745 : Le dernier rêve de Bonneval : fuir Constantinople pour gagner les états du Pape …

·         1747 : le dernier revirement : Bonneval, qui avait si souvent fait état de la sincérité de sa conversion, meurt en exprimant le voeu d'être enterré en terre chrétienne.

En résumé, toute la vie de Bonneval tient en trois mots : "coup de théâtre" mais, disons-le tout de suite, coup de théâtre permanent…

 

.1. Bonneval mythomane ?

 

Faut-il voir dans Bonneval un mythomane ? Une telle interprétation serait pour le moins discutable dans la mesure où la mythomanie est, par définition, une tendance pathologique à mentir et travestir la vérité.

Certes, l'authenticité du livre publié à Utrecht en 1742 sous le titre  "Anecdotes Vénitiennes et Turques, ou Nouveaux mémoires du comte de Bonneval, depuis son arrivé á Venise jusqu'á son exil dans l'isle de Chio, au mois de mars 1739" a toujours été mise en doute.

La tradition faisait du marquis Boyer d'Argens[xlv] le véritable auteur de ces "Mémoires". La plupart des commentateurs modernes [xlvi] s'orientent vers l'idée d'une œuvre collective où auraient participé plusieurs écrivains réfugiés en Hollande comme La Barre de Beaumarchais  et le père Yves-Joseph de La Hode.

Cependant, on peut l'affirmer la vie aventureuse de Bonneval n'a rien d'une fiction : d'innombrables témoignages, nous l'avons vu, attestent de ce que Bonneval a bien vécu chacune de ses trois vies consécutives, chacune plus étonnante que les autres.

 

.2. Bonneval psychopathe[xlvii] ?

 

On parlerait volontiers d'"esprit frivole" au sens latin du mot dérivé de "frio" : "casser", "fragiliser" et qui renferme, de ce fait, la notion d'une certaine "fragilité"… Cependant, le comportement pour le moins impulsif de Bonneval, associé en toutes circonstances au refus de tenir le moindre compte du jugement des autres, ne peut-il faire envisager l'idée d'un désordre psychiatrique ?

Plusieurs composantes du "cas" sont, ici, à considérer :

·         Ce que nous savons de la personnalité de Bonneval, ses convictions fluctuantes, ses innombrables mutations et son goût prononcé pour les affrontements spectaculaires, tout rend ici plausible le diagnostic rétrospectif d'instabilité caractérielle. On notera cependant qu'il n'existe chez Bonneval aucune trace de  l'auto-dévalorisation si souvent associée à de tels cas.

·         La place donnée aux voyages dans la vie de Bonneval pourrait faire discuter l'éventualité d'une hyperkinésie maniaque mais manque ici la composante dépressive rarement absente dans les suites d'un épisode d'excitation maniaque.

·         Il est juste de souligner que tous  les aspects principaux de la personnalité paranoïaque[xlviii] sont présents dans le "cas" Bonneval : l'orgueil, la méfiance , la fausseté du jugement et les réaction antisociales. Une telle orientation diagnostique permet de mieux comprendre le mécanisme d'une instabilité qui, au premier abord paraît quelque peu  désordonnée. C'est l'hypothèse d'un Bonneval qui, par besoin de gloire et d'adulation, multiplie sans arrêt les actions d'éclat. Toute critique lui devient insupportable et, lorsqu'il s'estime offensé, sa soif de vengeance ne connaît plus de limites, d'où les innombrables duels ou, plutôt, selon ses termes, "affaires d'honneur". L'épisode le plus spectaculaire est celui où Bonneval, pour "punir" le ministre de la guerre d'avoir demandé justification de quelques dépenses comptables, ira jusqu'à passer au service de l'ennemi.

En conclusion, faut-il voir chez Bonneval un "malade psychiatrique"? Tenter l'analyse, après deux siècles, du "cas Bonneval", amène à nuancer son diagnostic : certes, la quête permanente, chez lui, de nouvelles patries,  de nouveaux drapeaux ou de nouvelles croyances pourrait accréditer l'idée de "transformisme" mais ne vaudrait-il pas mieux parler, ici, d'opportunisme voire de cynisme[xlix] plutôt que d'état pathologique ?

 

.3. Bonneval ou le triomphe du "double moi"

 

Nous ne savons, il faut le reconnaître, que bien peu de choses sur la "personnalité" véritable de Bonneval : est-elle bien celle du "personnage" si cruellement portraitisé par  Saint-Simon.

Tout se passe comme si Bonneval avait toujours voulu, tout au long de son existence, mettre en application  le précepte célèbre dans l'Italie de la Renaissance : "A l'intérieur, fais comme il te plaît, à l'extérieur, agis selon la coutume"[l].

La vie ou plutôt les vies de Bonneval sont toutes placées sous le signe d'un "double moi", si ce n'est "double jeu" qui prolifèrent partout au XVIIIème  siècle, en témoigne la vogue, à cette époque, des masques, des turqueries et des transmutations:

 

Masques et déguisements

Dès la fin du règne de Louis XIV et plus encore à la Régence, le bal masqué fait rage à Paris comme à Venise, la ville chère à Bonneval. En témoigne le théâtre de Goldoni et de Marivaux[li] : les personnages masqués amènent  le spectateur à s'interroger sur la complexité des relations humaines et le rapport subtil entre apparence et vérité.

 

Turqueries et orientalisme

Dès le XVIIème siècle, l'Occident avait été fasciné par l’empire ottoman, ses épices (et son café…), le mystère des harems et le faste des parures, d'où la vogue des "turqueries", à la cour de Versailles comme dans les opéras de Mozart (Zaide, l'Enlèvement au sérail ) et dans toute la littérature de cette époque, il n'est que citer les Lettres persanes de Montesquieu, les Contes arabes (Vathek) de Bethford ou le Mahomet de Voltaire,.

 

Métamorphoses et transfigurations

A l'époque de Bonneval la société reste solidement compartimentée par des cloisonnements impossible à briser : la vie sociale apparaît comme un théâtre où les personnages jouent le rôl

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