Histoire du cannabis

 

MEDICINA.ET.HISTORIA  (André J. Fabre, MD)CANNABIS CHANVRE ET HASCHICH : L’ÉTERNEL RETOUR

 

CANNABIS CHANVRE ET HASCHICH : L’ÉTERNEL RETOUR

 

André J. Fabre*

 

L’Histoire du cannabis est celle d’un éternel retour. Au fil des siècles, cannabis et cannabisme surgissent dans les régions les plus lointaines pour réapparaître à nouveau, imprévisibles mais chaque fois plus redoutables.

C’est cette Histoire surprenante du cannabis que nous voudrions présenter ici faisant au passage justice de bien des mythes et même de quelques mystifications apportées au cours des ages sur ce sujet d’actualité immuable.

 

Rappel de quelques notions botaniques et pharmacologiques

 

Faut-il le rappeler, le cannabis, sujet de cette étude, est une plante fort commune à la plupart des régions, dont la notre, le chanvre.

            Sa classification botanique a donné lieu à bien des controverses : dès 1753 , Linné dans son Species Plantarum, avait proposé l’appellation de Cannabis sativa ("chanvre cultivé") mais les botanistes croyaient alors en l’existence d’une espèce particulière, dotée de propriétés enivrantes, le «chanvre indien" (Cannabis indica). On admet à présent la notion d’”ecotypes” multiples, variables en fonction du climat et des sols, ainsi se différencie le "chanvre à fibres"[1] du "chanvre à résine" auquel est consacrée cette étude.

Il s’agit d’une plante herbacée commune à la  plupart des régions du globe, dont la notre, aisément reconnaissable à ses feuilles découpées en 5 a 8 doigts, marquées de nervures vert foncé, disposées de façon alterne et opposée sur de hautes tiges droites et velues creuses à la section.

Fait important, le cannabis est une plante dioïque dont les pieds femelles, aux tiges longues et épaisses sont dotés[2] d’une résine, le tétra hydro cannabinol dont les effets singuliers sont connus depuis longtemps[3] : euphorie marquée avec sensation de rêve éveillé…

De nombreuses complications peuvent alors survenir : état stuporeux ou oniroide, voire insuffisance psychomotrice aigue. Plusieurs études expérimentales récentes[4] ont fait le point sur ce sujet.

 

Les racines profondes du cannabis

 

L’Histoire du cannabis commence en Asie centrale quelque part autour du lac Baïkal et des versants himalayens de l'Inde. La progression est dès lors rapide :

·           vers l'ouest, les pays du Moyen-Orient, puis, lors des conquêtes arabes, vers la vallée du Nil et les pays du Maghreb.

·           vers l'est, dans l'ensemble du sub-continent indien et de la Chine.

Le cannabis est probablement l'une des plantes dont l’utilisation par l'Homme est le plus anciennement avérée. II est probable qu’il fut initialement récolté pour ses fibres et ses graines mais qu’ensuite, ses propriétés singulières donnèrent lieu à une double exploitation : religieuse et thérapeutique et il est bien difficile de situer les débuts de ce qu’on pourrait qualifier l’utilisation "hédoniste"[5] du cannabis en Chine ou en Orient.

C'est dire l'intérêt des textes d'Hérodote (484-425 avant J.C.) relatifs aux Scythes, une peuplade de guerriers farouches[6] vivant sur les bords septentrionaux de la Mer Noire. Trois paragraphes des Histoires font explicitement mention d’une l’utilisation "hédoniste" du cannabis : l’importance de ces textes est d’autant plus grande que, la suite va le confirmer, il s’agit ici de la première mais aussi de la seule mention de cannabisme dans la littérature de l’Antiquité.

Le premier paragraphe (IV.73) est consacré aux cérémonies funéraires des Scythes : «Au centre du toit est une cheminée. Les Scythes une fois les cérémonies funèbres achevées, construisent des tentes sur trois poteaux recouvertes de tapis de laine. Un puits est placé au centre de la tente rempli de pierres chauffées au rouge. Alors les Scythes se faufilent dans la tente et jettent les graines[7] sur les pierres brûlantes. Une vapeur s'exhale que respirent les Scythes en poussant des cris de joie."[8]

L'inhalation des vapeurs de kannabis (nommément mis en cause par Hérodote) est sans, aucune équivoque, décrite ici comme un acte destiné à procurer, ainsi que le ferait une "drogue",  un état de "détente" euphorisante…

Dans un second paragraphe (IV.74) Hérodote apporte plusieurs observations botaniques confirmant qu’il s’agit bien du chanvre dans ce qu’il nomme kannabis, : “Le kannabis qui pousse en Scythie est comparable au lin mais plus grossier et de plus haute taille. Certains plants poussent à l'état sauvage, d'autres sont cultivés. Les Scythes en font des tissus qui ressemblent à de la toile de lin. La ressemblance est telle que si quelqu'un n'a jamais vu de kannabis, il le prend pour du lin. Dans le cas contraire il ne pourra pas identifier le kannabis à moins d'être très averti".
Enfin, dans un troisième chapitre (I. 202), Hérodote présente les habitants des îles de la rivière Araxès, le fleuve qui sépare de nos jours Turquie, Arménie et Iran : "Les habitants se nourrissent durant l'été de racines de toutes sortes qu'ils tirent du sol. Ils conservent aussi des fruits jusqu'en hiver. Il n'y a pas que les arbres ("dendrea") il y a aussi des fruits ("karpous") les plus étranges. Quand [les habitants d'Araxès] se réunissent ils jettent des fruits de cet arbre dans le feu autour duquel ils sont assis et, de l'odeur et de la fumée, obtiennent une sorte d'ivresse ("methyskontai") de la même façon que les Grecs utilisent le vin”.[9]

Il n’avait jamais été accordé d'importance particulière à ces récits lorsqu'en I929 un archéologue russe du nom de Rudenko[10] découvrit à Pazyryk, en Asie centrale[11] dans des tombes Scythes datables du Vème siècle avant J.C., un chaudron contenant quelques pierres et des graines de cannabis brûlées.

Restait à faire la preuve de ce qu’il y avait bien ici trace d’une utilisation "hédoniste" du chanvre. Nous le verrons plus loin, malgré les progrès des techniques archéologiques modernes, il n’y a toujours pas de réponse certaine à ces questions et il est probable que les tombes de Pazyryk garderont encore longtemps leurs secrets[12].

 

Le cannabis des anciens

 

De nos jours, la presse, la télévision et plus encore, d’innombrables messages venus de l’Internet ont popularisé l’idée d’un monde Antique mêlant les fumées du cannabis au stupre des orgies.

La vérité est quelque peu différente, même si la littérature de l’Antiquité abonde en références sur le cannabis :

 

Dioscoride (41 - 68) De materia medica

 

III.148

“Le cannabis cultivé que certains appellent “cannabion” et les autres ”schoenostrophion” et d’autres ”asterion”, est une plante utile pour la confection de cordages solides. Ses feuilles sont comme celles du frêne. Il donne une odeur désagréable et a de longues tiges creuses . Ses graines ont une forme sphérique , d’en trop manger diminue la puissance sexuelle. Le jus de graines fraîches, instillé dans les oreilles, est utile dans le traitement des otalgies”.

 

III.149

"Le cannabis sauvage que certains appellent ”hydrastina” et les Romains "terminalis", a des tiges comme la mauve mais plus rugueuses, plus petites de taille et de couleur plus foncée”[13].

 

Galien (v. 131-v. 201)

 

De alimentarum facultatibus (vol. VI. Ed. Kuhn pages 549 et 550)

"La plante est en partie semblable au poivre sauvage (Agnus castus ?) La graine est difficile à digérer, mauvaise pour l’estomac et donne des maux de tête.[14]. Certains mangent les graines frites avec des sucreries. J’appelle sucrerie les nourriture servies au dessert pour inciter a boire. Les graines apportent une sensation de chaleur et si consommées en grandes quantités, affectent la tête en lui envoyant des vapeurs chaudes et toxiques".

 

De simplicium medicamentorum temperamentis ac facultatibus (vol. XII Ed. Kuhn page 8)

"La graine de cannabis élimine les gaz intestinaux et déshydrate à tel point que celui qui a trop mange de graines éteint ses capacités sexuelles. Certains pressent les graines encore vertes pour en obtenir un jus qu’ils utilisent dans le traitement des otalgies"

 

Pline l'Ancien (23-79) De naturae Historiae

XX. 259

"Initialement le chanvre poussait dans les bois. Les feuilles étaient de couleur plus foncée et plus rugueuses". Sa graine, dit-on, supprime le sperme. Le jus de graines fait sortir de l’oreille les vers et les insectes qui y sont entres mais au prix de maux de tête. Sa nature est si puissante que, versé dans l'eau, [le suc de cannabis] passe pour la coaguler[15]. Mélangé a l’eau de boisson du bétail, [il] régularise le transit intestinal. La racine de cannabis, bouillie dans de l’eau est utile lorsque les articulations sont “grippées”, mais aussi en cas de goutte et d'attaques de ce genre. Les applications de graines crues aident au traitement des brûlures mais il faut veiller a renouveler les applications avant qu’elles ne se dessèchent”.

 

Bien d’autres textes font également référence au cannabis[16]

 

·         Oribase (médecin de l'empereur Julien au IVème siècle) consacre dans son Encyclopedie medicale quatre paragraphes à l’utilisation thérapeutique des graines de cannabis comme ”aide a perdre du poids” (IV.1) ; ”cause de maux de tête” (IV.20) ; ”activité anti-flatulente (IV.21), classant le cannabis dans la liste des médicaments ”caloriques” qui ”donnent une impression de chaleur”( IV.31)

·         Marcellus Empiricus (v. 350-410) propose dans le De Medicamenta (10.81): diverses pratiques magiques utilisant les racines de chanvre pour arrêter les hémorragies (9.27 et 9.7 )

·         Geoponica (Traite d'agriculture rédigé au Xème siècle à Constantinople à partir de diverses sources de la littérature Antique) propose l’utilisation de cendres de chanvre mélangées à du miel (16.15), pour traiter les ulcérations du siège [17]

 Encore plus abondante est la documentation que nous ont laissé les Anciens sur l’utilisation du cannabis dans d’autres domaines :

 

Agriculture

 

Pline l’Ancien dans le De Naturae Historiae (XIX.29 et XIX.63) de même que Columelle dans le De re rustica (2.7.1., 2.10.21 et 12.6) donnent de nombreux détails sur la culture du cannabis. On notera que le nom de plusieurs villes françaises garde encore le souvenir d’anciennes cultures de chanvre ainsi Chènnevières-sur-Marne et Chènnevières-lès-Louvres

 

Textiles et corderie

 

Pausanias (IIème siècle) dans sa Description de la Grèce fait mention d’utilisation du chanvre dans la confection des textiles (VI.26)

Varron (116-27 avant J.C.) détaille dans ses:Antiquités (25.1) et le Res rusticae (I.22.1 et 1.23.6) l’utilisation du chanvre faite par les Grecs.

On ne manquera pas d’évoquer ici le "parcours" linguistique qui a conduit du latin au français dans divers domaines de l’industrie textile, ainsi «canapé", "canevas" ou "Canebière", appellation qui désignait le lieu où se tenaient les manufactures de cordages destinées à la marine royale.

 

Cuisine et gastronomie

 

Citons ici Apicius (Ier siècle) qui ajoute, dans ses recettes de cuisine[18] du cannabis à des gâteaux au miel. Comment ne pas évoquer ici le "chènevis" des vieilles recettes de cuisine françaises ?

 

Au total, plus de 30 citations[19] font référence au cannabis dans la littérature de l’Antiquité mais on n’y trouve pas la moindre référence à l'"hédonisme"...La question reste posée : où est donc ce "cannabisme" des Anciens auquel notre époque se plait si souvent à faire référence ?

 

A la recherche du cannabisme des Anciens

 

Nous avons conduit nos recherches sur cinq niveaux :

 

1. Les textes mythologique

 

Certes il existe chez Homère un passage célèbre mentionnant l’existence d’une drogue qui "apporte l’oubli» Il s’agit du récit, fait dans l’Odyssée (IV.221-225), de la visite que rend le jeune Télémaque à peine rescapé du siège de Troie à la toujours belle Hélène qui a trouvé refuge à Sparte. La détresse du jeune héros lorsqu’il évoque son drame, est telle qu'Hélène, prise de pitié lui fait servir un breuvage apaisant, le nepenthes ("celui qui apporte l’oubli"). Homère ne nous donne aucune précision sur la composition du breuvage mais précise, il est vrai, qu’il s’agit d’une recette donnée par l’épouse d’un souverain d’Egypte.

Il était de tradition, jusqu’ici, de voir dans ce chapitre de l’Odyssée une allusion à l’opium mais, de nos jours, les commentateurs y voient volontiers une référence possible au cannabis[20].

 

2. Récits de voyage

 

Les récits de voyage laissés par les Anciens font souvent allusion à des "drogues" mystérieuses : ainsi, Diodore de Sicile (90-21 avant J.C.) dans un récit de voyage à Thèbes en Egypte mentionne à son tour le "nepenthes" servant, cette fois, à réconforter les "pleureuses" lors de cérémonies funéraires : "Les femmes de Thèbes ...s’en servent depuis des temps immémoriaux pour dissiper la colère et la tristesse" (Histoires I.97.7.). Mais, là encore, rien ne nous est dit sur la nature du breuvage...Il convient cependant de rappeler que nous ne savons, à vrai dire, rien des drogues utilisées dans les "mystères" orphiques ou bachiques ou dans les fêtes religieuses de l’Antiquité.

 

3. Chroniques historiques

 

Les chroniqueurs rapportent le fait que plusieurs personnages célèbres de l’Antiquité s’adonnaient au vin ou à l’opium[21] mais on ne trouve nulle part de piste sérieuse pour envisager l’idée que le cannabisme, certainement latent en Orient depuis des siècles, ait pu s’"exporter" dans la Rome impériale

 

4. Encyclopédies et Traités de botanique

 

Plus convaincants sont les textes encyclopédiques où apparaissent d’étranges plantes exotiques :

Ainsi le gelotophyllis ("l’herbe qui donne une ivresse mêlée de fou rires"). dont Pline fait mention au chapitre XXIV.164 du De Naturae Historiae. Tout ici évoque le cannabis : «(le gelotophyllis) vient en Bactriane (l’actuel Turkestan) et sur les bords du Borysthène (le Dniepr). Si on le boit avec de la myrrhe ou du vin, on a toutes sortes de vision et on ne cesse pas de rire avant d’avoir pris des pignons de pin avec du poivre et du miel dans du vin de palme". Aucune clef, cependant, ne nous a été laissée pour affirmer qu’il s’agit bien du cannabis.

Il en est de même de l’ achaemenis à laquelle il est fait plusieurs fois allusion dans les récits de Pline sur l’Inde :

·           XXIV.161 «(l’ achaemenis) de couleur ambre et sans feuilles (qui) naîtrait chez les Taradastili de l’Inde. Les criminels qui la boivent dans du vin confessent au milieu des tourments toutes leurs fautes, hantés par des visions diverses de divinités. Démocrite la nomme aussi hipppophobas car les juments en ont peur".

·           XXVI.18 : "jetée dans une armée en bataille, (l’ achaemenis) mettrait le désordre chez l’ennemi et lui ferait tourner dos".

Enfin, citons le passage célèbre (XII.81) où Pline relate l'histoire des Sabéens[22] jetant des «épices» sur le feu : il est permis de voir ici une allusion aux pratiques des Scythes mais, à la vérité, tout, ici, n’est qu’hypothèses...

 

5. Etat actuel des recherches archéologiques sur le cannabis

 

Le problème auquel sont confrontés les archéologues, nous l’avons vu, est l’impossibilité non pas d’identifier le cannabis, la palynologie[23] a fait de grands progrès ces vingt dernières années, mais d’apporter la preuve rétrospective d’une utilisation "hédoniste»..

C’est dire l’intérêt de la découverte faite en 1991 par un archéologue israélien, Joe Zias[24] dans une tombe des environs de Jérusalem, datée du IVème siècle. Là étaient conservés les restes d’une très jeune femme, à peine adolescente, enterrée avec, près d’elle, un foetus : à l’évidence le témoignage d’un drame obstétrical. Le fait le plus notable est la découverte, près du corps, d’une coupelle contenant des traces d’une substance noirâtre identifiée, après analyse, comme tetrahydrocannabis. On conviendra cependant qu’il est difficile de parler ici d’utilisation "hédoniste"…

 

En conclusions, l’Antiquité n’ignorait certes rien du cannabis mais aucun argument ne permet d’avancer l’idée que le cannabisme ait été pratiqué de quelque façon que ce soit par les Anciens.

L’hypothèse la plus plausible pour expliquer l’absence totale de référence à une utilisation "hédoniste" du cannabis dans les sociétés Antiques reste l’idée d’un silence volontaire. Plusieurs arguments convergent dans ce sens

·           les Anciens connaissaient parfaitement l’Orient, d’innombrables textes en portent témoignage : il est pour le moins étrange que dans les récits relatifs à l’Inde et ses coutumes[25] où apparaissent les personnages au comportement le plus étrange (pour ne pas dire "stupéfiant"…), il ne soit jamais fait mention d’ivresse cannabique ?

·           on ne manquera pas de relever le contraste étonnant entre la prolixité des textes de l Antiquité relatifs aux effets du vin et de l’opium[26] et l’absence totale d'allusion au cannabis.

·           on sait le soin jaloux avec lequel les botanistes de l’Antiquité précisaient la provenance des plantes : ainsi, il est fait mention de nard indien[27], de cachou indien[28] voire de sésame indien[29] mais n’est il pas surprenant qu’il ne soit jamais cité de "cannabis Indica"... ?

En résumé, tout fait penser que les Anciens redoutaient de voir arriver chez eux le cannabisme, la suite, nous semble-t-il, ne leur a guère donné tort ...

 

L’ORIENT ET SES MIRAGES

 

L’orient d’avant l’islam

 

Les indications données au cannabis dans les Traités d' Avicenne, Rhazès et Ibn Al Baytar restent proches des données de la medecine Antique mais l’arrivée du haschish en Orient à la fin du Xème siècle va tout modifier.

Bien des hypothèses ont été formulées pour trouver un lien entre Islam et cannabisme : nous voudrions pour notre part suggérer l’idée d’une relation entre l’irruption du cannabisme dans le monde Arabe et l’interdiction coranique de l’alcool et du vin prononcée dès le VIIème siècle.

 

L’Age d’Or de l’Islam[30]

 

A l’"Age d’Or" de l’Islam, dès le Xème siècle, le cannabisme est partout présent, aussi bien dans les innombrables récits légendaires que dans les textes historiques.

Ainsi, le récit que nous a laissé Marco Polo[31] de sa visite, vers 1270, à la forteresse d’Alamut, un "nid d’aigle" juché sur une haute montagne de Perse. La légende voulait que de nombreux guerriers appelés "hashashins" y fussent enfermés dans un jardin paradisiaque où leur était donné, pour accomplir leurs missions, un mystérieux breuvage. Il est aujourd’hui établi que le «Vieux de la Montagne" était un chef de guerre Persan, Hasan Ibn-al-Sabbah qui avait fonde, a la fin du XIème siècle, une secte ismaélienne.

D’innombrables commentaires ont été faits pour élucider la signification exacte du mot "hashashin". Certains y voient une allusion à un groupe de pression politique ou religieuse, d’autres un terme dialectique presque injurieux. Le seul point d’accord des spécialistes est de récuser l’interprétation donnée par Silvestre de Sacy [32] d’une relation étroite entre "hashashins" et "assassins".

 

La "longue marche du haschish»

 

A partir du XIème siècle, la vague du haschishisme va déferler dans tout l’Orient de la Syrie à l’Egypte où en 1378 l’émir ottoman Soudoun Scheikhouni décrète un des premiers textes de loi interdisant l’usage du haschish.

La progression va continuer vers le Maroc puis l’Espagne où l’Inquisition, dès le XVIème siècle va tenter de faire barrage à l’épidémie.

Il convient de mentionner ici un curieux épisode de l'Histoire du cannabis où intervient un médecin portugais, Abraham Garcia da Orta (1501-1568).dont la famille avait fui l’Espagne pour échapper aux persécutions dont les Juifs étaient alors victimes. Apres avoir achevé ses études de médecine, Abraham Da Orta qui avait la passion des voyages s’engage a bord d’un vaisseau amiral qui l’emmène aux Indes où il va séjourner comme médecin personnel du vice-roi des Indes. Il en ramène un livre fascinant [33] ou il relate parmi ses souvenirs de voyage, une longue observation des pratiques du cannabisme aux indes. Il faut souligner qu’il s’agit là du seul ouvrage occidental, paru avant le XIXème siècle, qui fasse clairement référence au cannabisme[34].

C’est à la même époque que se situe un texte littéraire qui a suscité bien des gloses : le Tiers livre de François Rabelais[35] : en effet, le chapitre XLIX contient la description d’une plante mystérieuse nommée pantagruelion qui rappelle en tous points ce qui est dit du cannabis dans les textes de Galien. Cette plante dont "l'usaige a esté par tant de siecles celé aux antiques Philosophes" est, nous dit Rabelais, fort utile pour soigner plaies et brûlures, pour faire céder les douleurs spastiques, les crampes et les rhumatismes. De nombreux commentateurs y voient une allusion directe au chanvre[36]. Ces interprétations peuvent prêter à controverse mais on conviendra de ce qu’au XVIème siècle encore, toute allusion à une substance "hédoniste" ne pouvait se faire qu’en termes voilés...

 

L’expédition française en Egypte[37]

 

Une date importante dans l’Histoire du cannabis se situe au début du XIXème siècle avec l’envoi d’un corps expéditionnaire français en Egypte. C’est à l'occasion de cette campagne que l’Occident va découvrir le haschish, ses mirages ...et ses risques.

Bonaparte avait; en effet, été, peu après son arrivée en Egypte, agressé par un fanatique en état d’ivresse cannabinique. Avec une énergie toute militaire, Il prit aussitôt la décision d’interdire par décret "l'usage de la liqueur forte faite par quelques musulmans avec une certaine herbe nommée haschish ainsi que celui de fumer la graine de chanvre" . Ce décret du 8 octobre 1800 entendait mettre un terme à la consommation de drogue par les soldats du corps expéditionnaire. Ce texte rarement cité dans les chroniques historiques, garde une importance toute particulière : pour la première fois il était fait ouvertement mention dans une loi du cannabis et de ses risques.

 

XIX ET XXEME SIECLES : A L'OUEST, TOUJOURS DU NOUVEAU

 

La progression du cannabisme va se faire de façon inexorable en Occident : on peut en résumer ainsi les principales étapes :

 

En France

 

A son retour de la campagne d’Egypte, le baron Desgenettes[38] va publier son étude sur les premiers échantillons de haschish ramenés en France : le cannabis est devenu une mode nouvelle....

A Paris, les adeptes se réunissent dans une demeure aristocratique de l’Ile Saint Louis, l’Hôtel Pimodan où se donne rendez vous le "Tout Paris" des Arts et des Lettres. Théophile Gautier publie un article[39] qui fait grand bruit sur son expérience de "mangeur de haschish". Un club est fondé, celui des Haschishins avec, parmi ses fidèles : Victor Hugo, Charles Baudelaire, Flaubert et même Balzac qui gardera le souvenir d’une expérience décevante...

Cependant, la médecine ne va pas tarder à s’emparer du haschish. Dès 1820, une thèse de medecine[40] va être consacrée a son utilisation dans le traitement des maladies mentales. Un psychiatre de renom, Moreau de Tours[41] croit avoir trouvé là une panacée pour ses malades. La suite ne va pas tarder à le faire déchanter.

C’est également a cette période que Charles Richet[42] :va tenter sur lui-même l’épreuve d’une expérimentation clinique : il en sortira pleinement convaincu des risques du cannabis.

En fait, dès la fin du XIXème siècle apparaît une nouvelle gamme de médicaments analgésiques, sédatifs ou hypnotiques et c’en est désormais fini du cannabis médical, du moins autant qu’on puisse considérer comme définitif l’abandon d’un moyen thérapeutique. N’y a-t-il pas, en medecine; là aussi, eternel retour ?

 

En Angleterre

 

Durant tout le XIXème siècle et bien avant même, la mode venait toujours d’Angleterre. Un précèdent remarquable est celui de Robert Burton, clergyman érudit qui avait acquis la célébrité au début du XVIIème siècle avec un livre sur le "Traitement de la mélancolie"[43] où l’usage du cannabis est conseillé, parmi bien d’autres thérapeutique

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